Éolien terrestre et cigogne noire - état des lieux des connaissances et pistes de réflexions associées
Cette synthèse bibliographique a été réalisée en appui aux réflexions du groupe de travail national (GT) « Cigogne noire (Ciconia nigra (L.)) et éolien terrestre » mis en place fin 2025 par les Ministères chargés de la biodiversité, de la prévention des risques et de l’énergie.
Elle dresse un état des lieux de la connaissance issue de la littérature scientifique à date et de retours d'expériences sur :
- la biologie, l'écologie et l'état de conservation en Europe de l'espèce ;
- ses interactions potentielles avec l'éolien terrestre et impacts pouvant en résulter ;
- et les pistes de solutions pour y remédier.
Il en ressort pour l’essentiel que :
- La Cigogne noire (Ciconia nigra (L.)) est une espèce migratrice au cycle de vie transcontinental entre l’Afrique (où elle passe l’hiver) et l’Europe et l’Eurasie du Nord (où elle se reproduit). En déclin jusqu’à la moitié du XXème siècle, elle recolonise certains territoires européens dont la France depuis les années 1970. En France, sa croissance démographique est progressive mais la population reste fragile du fait du faible effectif des couples reproducteurs ;
- Une abondante littérature scientifique présente sa biologie et écologie, mais peu d’études évoquent ses interactions avec les éoliennes terrestres. En revanche, nombre de ressources issues de la littérature grise sont disponibles sur le sujet, fournissant des informations intéressantes mais à considérer avec précaution par manque de garantie de leur fiabilité scientifique et de leur représentativité ;
- En période de reproduction, les couples nicheurs utilisent différents habitats et territoires, pour nicher (forêt de feuillus ancienne ou mixte de préférence), se déplacer et s’alimenter (petits cours d’eau de tête de bassin versant, mares, étangs, prairies humides, etc.). Ils utilisent de fait un domaine vital (DV), au sein duquel on peut distinguer :
- une zone "cœur" autour de chaque nid, où le couple utilise l’ensemble du territoire et de façon plus intense (ou fréquente) que le reste du domaine vital,
- une zone “périphérique” autour de cette zone cœur, comprenant a minima les couloirs de déplacements journaliers et aires d’alimentation que les adultes rejoignent selon des trajectoires de vol directes et ciblées (Rohde, 2009),
- auxquels s’ajoutent les territoires prospectés de façon erratique par les juvéniles et les immatures (de 1 à 2 ans) ;
- Les rayons d’action de ces différentes zones varient fortement entre études : celui du DV peut être compris entre 5 et 24 km (Jiguet et Villarubias, 2004 ; Rohde, 2009 ; Balke, 2016 ; Bestgen, 2023 ; Noël et al., 2025) ; celui de la zone « cœur » fluctue entre 1,4 et 19,0 km. Cette forte variabilité s’explique en partie par
- l’hétérogénéité de comportement des individus, liée notamment aux caractéristiques environnementales des sites occupés,
- les méthodes utilisées (observations visuelles vs suivis GPS ou balises ; mesures effectuées depuis le nid vs la lisière forestière)
- la métrique statistique utilisée pour définir les zones cœur (ex : MCP50, first sharp step, kernel 50). La meilleure approche pour caractériser la zone « cœur » telle que définie au point 3 reste de fait à consolider ;
- L’utilisation et la localisation des nids évoluent également au cours du temps au sein de la forêt de nidification (Bouillard et Brotteaux, 2025 ; Rohde, 2008 ; Balke, 2016 ; Noël et al. 2025) ; de même que les multiples aires d’alimentation utilisées, qui peuvent varier entre le mâle et la femelle d’un même couple, au cours de l’année et entre années, selon l’état des ressources trophiques et en fonction du niveau des cours d'eau (Rohde, 2009 ; Balke, 2016 ; Berg, 2018 ; Pruvost et al., 2016) ;
- Enfin, de premières études permettent d’apprécier les hauteurs de vol moyennes en phase de reproduction et de migration (Berg, 2018 ; Millon et al., 2025) ; mais la connaissance de la distribution spatiale de ces hauteurs de vol reste à développer, sachant qu’elle varie au sein du DV en fonction des ascendants thermiques, de la distance aux lisières forestières, du type d’habitat survolé, de l’âge des individus, des conditions météorologiques, etc. (Rohde, 2009) ;
- Parmi les impacts potentiels des parcs éoliens terrestres sur la Cigogne noire, des premières études constatent qu’elle est sujette aux collisions. Langgemach & Dürr (2025 & 2026) et Marx (2026) référencent 20 mortalités (entre 1998 et 2025) dans 4 pays européens (Allemagne, France, Belgique, Espagne) ; mais cette estimation des mortalités aurait avantage à être consolidée par des suivis protocolés et systématiques sur l'ensemble des pays européens où l'espèce est présente. Par ailleurs, les adultes nicheurs volent environ 1/3 du temps à hauteur des rotors (Berg, 2018 ; Millon et al., 2025). Ces valeurs moyennes ne tiennent néanmoins pas compte des possibles modifications de comportement de vol à proximité des éoliennes (Nabo, 2020). Les 2 autres risques d’impact de l’éolien sur la Cigogne noire cités dans la littérature (perte d’habitats ; altération du succès de la reproduction) restent à documenter ;
- Au regard (1) de la variabilité des DV, des rayons d’action et des hauteurs de vol constatées au sein des études précitées, (2) d’une connaissance insuffisante des paramètres responsables de cette hétérogénéité de comportements, de même que des interactions entre la Cigogne noire et les éoliennes, et (3) de la faible représentativité de certaines observations effectuées, ces premiers constats ne peuvent être généralisés et extrapolés à toutes les situations, et notamment au contexte français, sans un minimum de consolidation au préalable. L’étude ICONE, financée par l'Observatoire des énergies renouvelables avec le soutien de la fondation MIROVA, en cours de réalisation par la LPO en partenariat avec l’ACETAM et l’ONF, devrait y contribuer. Celle-ci vise à préciser les secteurs favorables à la Cigogne noire et les comportements de vol en leur sein, et à analyser les réponses comportementales aux parcs éoliens, en s’appuyant sur les données de nidification et de suivi télémétriques aujourd’hui disponibles au niveau national ;
- Dans l’attente de ces résultats, une approche fonctionnelle, fondée sur une caractérisation rigoureuse des habitats présents dans les aires d’étude du projet éolien au regard de leur utilisation, effective ou potentielle, par la Cigogne noire, aurait avantage à être mise en place. Lorsque des informations sont disponibles, notamment sur les zones « cœur » et « périphériques » des domaines vitaux de couples nicheurs connus, celles-ci devraient être utilisées comme données d’entrée prioritaires de cette analyse. Des lignes directrices pourront définir le cadre méthodologique propice à la mise en œuvre de cette approche dans le cadre de l’évaluation environnementale des projets éoliens, en précisant les aires d’étude à considérer, les investigations bibliographiques et les protocoles de terrain permettant de caractériser la fonctionnalité des habitats utilisés par l'espèce et le niveau de risque associé en cas d'implantation d'un parc éolien terrestre.

A propos
- Date :
- 28 juillet 2026
- Auteur(s) :
- Véronique de BILLY, Thierry CHAMBERT, Thomas EGLIN, Paul FRANC et Nicolas HETTE-TRONQUART
- Etablissement(s) :
- ADEME, OFB
- Entité(s) environnementale(s):
- Biodiversité
- Milieux concernés:
- Tous milieux naturels confondus
- Groupe d'espèce :
- Oiseaux
- Espèce(s):
- Cigogne noire
- Collection/revue :
- Collection Observatoire énergies renouvelables et biodiversité